curioso furioso

15 janvier 2010

Icare crash

Icare_Martin

On peut toujours soulever la peau du monde pour savoir ce qu’il y a dessous, secouer très fort les séquoias, donner des coups de pied dans les montagnes, pisser dans l’océan les soirs de peine, tirer au flingue dans les étoiles et même hurler dans les tunnels. On peut se dire que ça servira bien à quelque chose et que ça vaut toujours mieux que de ne rien tenter, mais c’est inutile. Les choses n’arrivent pas comme ça. Provoquer n’est pas réaliser, mais menacer, dans le vide. Pour rien, souvent. Et c’est de l’échec d’ici que vient l’envie d’ailleurs.

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Pour aller voir ailleurs il faut déjà y aller. Puis, après, seulement, on voit. L’immobilité ne mène nulle part, on en est sûr. Le reste doit être vérifié. Les yeux, la vie, servent à ça. Ailleurs c’est toujours plus beau, c’est comme l’Eldorado. Mais c’est aussi toujours trop haut, trop loin. On ne sait même pas si c’est sur la carte, et la carte on l’a perdue de toute façon.

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Un jour, pourtant, elle était là, dans nos mains, sous nos yeux. Vous êtes ici, disait-elle en rouge au milieu du cercle, danger. Et là, c’est l’endroit que vous cherchez. En vert, la couleur de l’espoir. A vol d’oiseau ce n’était pas si loin, ça paraissait possible. Quelques provisions à prévoir, un ou deux trucs à savoir et ne pas oublier, et la cause était déjà entendue. Ne restait plus qu’à fixer la date du départ. Mais les calendriers sont toujours des sources de problèmes. A se demander pourquoi nos emplois du temps ne sont jamais compatibles avec nos rêves. On a reporté une première fois, se disant que c’était aussi la dernière, parce qu’on était déterminé. Puis une seconde parce qu’on ne pouvait vraiment pas faire autrement à cause des contingences. Puis une troisième, au goût étrange, celui de la lâcheté. Rien vraiment ne nous empêchait de partir cette fois-là, sauf cette trouille venue en douce s’immiscer là où on ne l’attendait pas et qu’on n’a pas su surmonter, en évitant de se demander pourquoi. Et la quatrième qui vient de nous bouffer jusqu’à l’os. On avait fini par oser, pourtant. On avait pris son courage à deux mains. De tout son corps, même. De toute sa tête dans les étoiles. Grimper sur la falaise et sauter dans le vide. Après, on ne se souvient pas bien de ce qui s’est passé mais ça s’est passé. Très vite. Le crash. C’est à ce moment qu’on se réveille. Les pieds sur terre, à nouveau. Et de la terre plein dans la bouche. Démembré, dispersé par le choc. Sonné. On ne s’était pas rendu compte qu’on volait, c’était l’ivresse, on croyait qu’on avait toujours marché comme ça, dans les nuages. C'était naturel et si simple. Mais là tout de suite on a la gueule fracassée.

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La machine à rêver n’a pas tenu. Sa structure était mal pensée, une invention à trois sous. Se faire la belle demande de la réflexion, du temps. Pour l’évasion, la vraie, celle pour un autre monde, on n’avait pas l’envergure. On le savait bien mais on voulait se donner au rêve, tout entier, tout de suite, sans calcul. On comptait sur la poésie. Il y avait urgence, il fallait se tirer avant que l’ennui et bientôt la mort nous alignent dans la mire. On ne voulait pas se retourner, le passé c’était le passé, on voulait regarder devant, droit devant et loin vers l’horizon. On voulait respirer, retrouver ce qu’on avait perdu sans savoir exactement quoi, on verrait plus tard, une fois arrivé. Alors on aurait tout le temps, une vie entière pour y penser. On voulait faire ça, on y tenait autant qu’à notre peau. Celle qu’on est en train de perdre, celle qui est en lambeaux. Voler c’est bien quand le temps est dégagé et que le ciel est sans nuages. Par gros temps tout est plus difficile, les nuages sont comme des ronces, la peau ne tient pas le voyage. On ne part pas n’importe quand. Tout se prépare. On l’a oublié parce qu’on rêvait. Parce qu’on était déjà parti, la tête là-bas mais les pieds encore ici, aspirés par la boue. Les nuages, il aurait fallu les écarter d’abord. Faire le tri, ranger les choses une à une, nettoyer la place. Attendre l’embellie propice. On a bien essayé, fait ce qu'il était possible de faire. Mais on était trop pressé d'en finir.

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On a cru voler. Le temps de tomber. Le dos est douloureux, on a mal à tous les morceaux disséminés ça et là dans les rochers. On crame comme un vieux zinc bourré de kérosène. Ca sent le cochon, et la volaille qu’on a passée au feu pour en nettoyer les restes de plumes sur la carcasse. A vol d’oiseau, on disait. Oui mais on n’est pas des oiseaux, même pas des avions. Juste des planeurs, c’est pour ça qu’on rêve. A vol d’oiseau, en ligne droite vers la forêt en fleurs, le paradis. On aurait bien voulu faire comme eux, tout simplifier. A vol d’oiseau, on disait. Maintenant on ne dit plus rien, les mots sont inutiles. C’est le silence qui a gagné, le vide, la terreur sourde. Ca doit être ça mourir. C’est ça, oui. Cette peur qu’on ne sait pas calmer, que le sang charrie dans nos veines de glace. La mémoire brûlée du ciel, de la terre, des hommes, de l'enfance et des histoires. La mémoire du monde. Le plus dur c’est d’être encore un peu en vie devant son propre cadavre. Hébété, on ne sait subitement plus rien sur rien. Ce qu’on savait, ce qu’on était s’est dissous. Ca ne valait pas grand-chose mais on donnerait tout pour le retrouver, pourtant. On voulait se fuir et on en revient à soi, une dernière fois. L'impasse. Le lieu idéal pour la tête contre les murs.

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Un peu de lumière, encore, à l’intérieur. Des restes de flammes vacillantes, plus pour longtemps. Il fait froid, si froid. On n’a rien vu venir. Ca pèse le poids du monde qu’on voulait oublier. On a vieilli d’un coup, d’un siècle. On pleure des grosses larmes, comme un gosse étouffé de sanglots perdu dans le silence d'une infinie solitude. Tout est trop vaste, noir et profond. Le passé, la nuit, l'océan, le sang, la douleur. Le temps n’existe pas, n’existe plus. Il est fini. Les calendriers seront désormais inutiles. Comme les saisons, les printemps, les rendez-vous, tout ce qui faisait nos vies. Tout ce qu’on n’a même plus la force de regretter, qui n’est plus déjà qu’un vague souvenir. Et la vie aussi, simplement la vie. Même si ce n’était pas le bonheur. Celle-là même qui nous quitte. On voudrait demander pardon, sans savoir à qui ni pourquoi. A soi, peut-être, si on en trouvait la force. On a encore un peu les yeux rouges. C’est toujours le dernier signal, les yeux. Des brandons de rêve que la nuit va éteindre. Un dernier arc électrique dans un grésillement de moustique et ce sera fini. Tout le reste n’est déjà que charbon.

Et demain, au pied de la falaise, des promeneurs botteront un petit tas de cendres que le vent dispersera.

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A vol d’oiseau. On disait. Mais on n’est pas des oiseaux. Juste des planeurs. Des machines trop fragiles pour des rêves trop grands.

Toile et texte : Martin Cadeau

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25 décembre 2009





BONNE ANNEE 2010
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bonne_a_2010

mais attention
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bastille_

on ne se laissera plus faire

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26 septembre 2009

Le photographe de glaise


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le_photographe168



















Fanny Ferré - Sculpture


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23 juin 2009

Noir sur blanc

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H_noir_et_blanc











   Cette histoire que tu racontes n'existe pas, sinon dans l'invisible, dans cet espace entre les lettres, les mots et les lignes.
L'encre, le noir de l'encre n'est qu'une illusion, une supercherie, un décalage.
Une licence offerte à ton être malade.
Ce noir-là, ton noir, s'il est quelque chose, est une usurpation.

Tu n'es pas dans tes lignes, mais entre elles,
pas moins illisible et filant qu'un mauvais courant d'air.
Du vent, rien que du vent. Tu es dans la marge, dans l'intervalle,
dans ce qui n'est pas dit, dans ce que tu tais, ce que tu caches.
Parce qu'il t'est impossible de le révéler. A moins de te perdre.
Ta vraie histoire est là, dans le blanc, dans tout ce que tu ne peux
ni ne veux écrire.
Dans le silence assourdissant du vide.

    Ecrire est mentir, parfois. Ou toujours, dans ton cas.
Et broyer du noir pour en tirer des signes.
Un exercice automatique, une pratique permanente de l'esquive.
L'entretien d'un malentendu qui semble si vrai.
Un spectacle dont tu es l'auteur, l'acteur, et le clown.
La victime, et surtout l'assassin.
Une farce que tu voudrais légère et sans conséquence,
à rebours de ce grotesque intermède à quoi se résume ton existence.
Broyer du noir.
Rien ne pourrait mieux convenir au livre de ton mal.

Texte : Martin Cadeau  — Visuel : Geneviève Caplet - homme noir et blanc


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15 juin 2009

Pour Raphaël

L'oeil regardant au loin,
tant pour saisir une proie,
ou pour guetter la fin,

frère Raph, frère Raph, ne vois-tu rien venir?
De quoi as-tu si peur et qui t'as fait mourir?

Depuis plane en mon coeur
comme un silence étrange,
dans ta chute j'ai trouvé
de quoi détruire un ange;
Etre plus proche de toi
comme deux amants immondes,
je voudrais te toucher,
pouvoir sentir ta chair,
avec tes pieds enflés
vivant dans ma colère,
Oedipe dans les ténèbres,
est-ce la malédiction
qui de toi jusqu'à moi
me fait baisser le front?

Aurais-je du te dire combien
de ton brillant je me moquais,
et que je préférais de loin
le regard triste du boiteux?

T'ai-je dis que je t'ai ressenti
toute petite à ma fenêtre
dans cette chambre où je m'ennuie
en attendant le frère-charmant,
fille unique et inquiète?

Sarah, Sarah, ne vois-tu rien venir?
Où est parti ton frère qui voulait tant mourir?

Dix-sept années sans toi,
et maintenant le reste
de mes jours sur la terre
à maudire ton geste...

Il reste un père sur ma planète,
et un frère, Romain (pas grec),
il serait temps de nous aimer,
avec nos mains un peu souillées
de ton délire familier;

A ne pas pouvoir s'en remettre,
puisse-t-on au moins se reconnaître
et dans la peur ou dans la peine,
lire dans le flot de nos veines
ton souvenir coagulé.

Du sang qui coule sur une île grecque
Un train qui roule dans ma tête

Enfermés dans nos masques
nous vivons comme les dieux
contraints à une vie de grimaces
rêvant toujours comme Dédale
toi sur ton char moi à cheval
de retourner vers les étoiles
et de s'aimer au fond des cieux.

Sarah

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10 mai 2009

L'a point de queue, Sarah, non, point de queue

Pas une gueule, une Bouche
pas des pattes, des Jambes
pas des griffes, des Ongles
pas une truffe, un Nez
pas des babines, des Lèvres
pas des naseaux, des Narines
pas des crocs, des Dents
pas des mamelles, des Seins
pas des jarrets, des Cuisses
pas une face, un Visage
pas une crinière, une Chevelure
pas une tête, une Tête
pas une langue, une Langue
pas un cou, un Cou
pas un sexe, un Sexe
pas une queue,

non, pas de queue.

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14 avril 2009

une pensée de Sarah

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je pense.    je suis un homme qui pense.    une femme qui pense. 
un être qui pense.     un pensant.    un je.

je suis un je qui pense    qui dit je   qui dit je suis un être qui pense.

je est un                                                                                    qui pense 

et qui s’entend penser et qui se regarde penser et qui se sent penser et qui se renifle penser et qui s’éclot penser et qui s’attache penser et qui s’écrit penser et qui se pense penser et qui se veut penser et qui se meut penser et qui se ment penser et qui se meurt penser.

je est une pensée  je est une pensée vivante  je est une pensée qui vit  je est une vie qui pense.

je est je. je est un bout de tout. je est un bout qui pense un tout. je est un bout de tout qui pense qu’il n’est plus le tout.   plus du tout.                                                                                                                                              
plus que je.

je est seul. je est seul dans le tout.

je est une part. je est une partie du tout. je est parti du tout. je est une part qui se sépare du tout. je est une part qui se sépare qui se départ qui se répare du tout. je est séparé-pas-réparé du tout. je est coupé du tout. je s’est coupé je saigne du tout je se répare se cicatrise du tout. je panse.

et je pense.                               

et je suis seule.
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28 mars 2009

Premier rêve de Sarah

sarah_couv

    Et puis on n’a qu’a faire comme si…
    On n’a qu’à faire comme si toi tu avais une belle queue et un long museau ; on n’a qu’à faire comme si moi j’étais agile et   balancée ; on n’a qu’à faire comme si toi tu étais un beau loup et moi un petit lapin frétillant et que je pouvais grimper très très   haut dans l’arbre et que toi tu m’attendrais en jubilant et puis après peut-être tu pourrais me pique-niquer, après, si tu es sage, si je  veux bien descendre…
    On n’a qu’à dire que ton sexe est une marionnette, et le mien aussi, et on jouerait au chasseur qui tombe dans le piège à loup, et le loup qui rit et le petit lapin qui lui lèche les babines.
    On n’a qu’à dire que ton sexe est mon petit animal de compagnie et qu’il aime pas les autres gens et qu’il a peur sans moi et qu’il vient se cacher dans mes jupes. Et moi aussi un petit animal craintif à caresser dans le sens du poil et puis après je t’aime et je m’ébroue et j’ai très faim.
    On n’a qu’à dire qu’on se connaît depuis toujours et qu’avant on était des ours et qu’on jouait ensemble depuis toujours et qu’on était des baleines et qu’on nageait et qu’on faisait des concours de jet d’eau depuis toujours, et qu’on était des aigles et qu’on pouvait se voir  à des kilomètres depuis toujours et qu’on était des couleuvres et qu’on s’enroulait l’un à l’autre et qu’on pouvait se frotter chaque parcelle de peau et s’emmêler et faire des nœuds, et qu’on était dans le même œuf et qu’on avait qu’une bouche.

                   Ce texte et ce dessin sont de ma fille Sarah

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12 mars 2009

La mer, aux profondeurs de l'oubli…

    Ce train à l'arrêt depuis le 10 février, veille de son geste fatal, je l'avais oublié.
    Constance m'a éveillé de mon sommeil, m'envoyant cette photo. Je la mets en ligne pour elle, pour lui, pour vous, pour moi. Puisse la mer noyer le chagrin qui ne peut s'éloigner.


mer_lumi_re


    Mes amitiés à vous toutes et tous,  mon amour à chacune et chacun. Puisse l'esprit bouillonnant, par delà l'accident des vagues, rejoindre la lumière.
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10 février 2009

En gare du temps oublié

gare
gare_2
poème : Oxymore
photo : Lô

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